Réaction de Guy Bonnier

Une lettre ouverte à La Presse de Guy Bonnier, scénariste et l’un des producteurs du film «Le Bonheur de Pierre»

« Je ne croyais vraiment pas qu’un film sur le
bonheur puisse générer autant de méchanceté »

Suite aux critiques de Monsieur Marc-André Lussier sur le film Le Bonheur de Pierre et
publié dans La Presse et Cyberpresse de jeudi, vendredi et samedi, 26, 27 et 28 février, j’ai reçu plusieurs courriels d’appui et j’en suis très touché. Je dois donc apporter mon point de vue. D’abord, je n’ai rien contre les critiques de cinéma et je les respecte. Je sais très bien qu’il est impossible de faire l’unanimité, mais je ne croyais vraiment pas qu’un film sur le bonheur puisse générer autant de méchanceté. Ce n’est plus de la critique, mais de la diffamation, du dénigrement et de l’acharnement… pendant trois jours. Qu’est-ce qui peut bien y avoir dans ce film pour que Monsieur Lussier s’acharne pendant trois jours ? C’est de la torture ! Je crois que je n’aurais pas reçu autant de blâmes si j’avais braqué une banque ou tué quelqu’un. On ne fait que du cinéma après tout. Je ne m’attendais pas à une telle réaction puisque nous avons testé le film en France avec une société spécialisée, au Québec avec Alliance Vivafilm, deux fois et chaque fois nous avons eu un bon pointage. Et puis, le 2 décembre dernier, c’était le test suprême alors que nous présentions le film à Paris, à la soirée de clôture du comité français des fêtes du 400e de Québec, invités par Jean-Pierre Raffarin et le ministère français de la Culture. La veille, nous avions dû présenter le film aux responsables de la délégation générale du Québec à Paris qui craignaient l’incident diplomatique. Mais qui avait bien pu leur mettre un truc pareil en tête? Ils ont tous ri du début jusqu’à la fin, ils sont sortis avec le sourire en nous disant « petit film mignon sans danger et très drôle ». Finalement loin de l’incident diplomatique, ils nous donnaient le feu vert.

Donc, le lendemain, 2 décembre 2008, après six ans d’efforts, devant un public difficile de
dignitaires français et québécois, le film triomphait enfin. Avant la projection, on nous avait prévenu « ces gens-là ne rient pas, ne soyez pas vexés ». Les gens ont ri du début jusqu’à la fin et sont sortis avec le sourire. Le soir même, invités par le consul général du Québec à Paris, nous avons eu beaucoup de félicitations. « Un film drôle et touchant, un film qui fait du bien », nous a-t-on répété. « Le film véhicule de belles valeurs, j’irai le voir avec mes enfants, à sa sortie en France », m’a dit une dame. Luc Plamondon m’a félicité pour un scénario tout en finesse. « J’ai ri à la larme », m’a-t-il dit. J’étais très ému du compliment venant d’un auteur de son calibre. «C’est la grande répulsion , me dit un homme du ministère de la Culture, c’est très marrant ! » Je lui précise que je n’y suis pour rien, car j’ai écrit et présenté cette histoire à Pierre Richard en 2002, avant la sortie du film La grande séduction, qui lui est sorti en 2003. À la suite de cette soirée, nous avons reçu plusieurs courriels de félicitations avec toujours ce commentaire à l’effet que Le Bonheur de Pierre est un film qui fait du bien. De plus, l’équipe de Monsieur Raffarin nous a invité à présenter le film au Sénat le 7 avril prochain.

Sylvie Testud, qui a publié plusieurs romans, m’a répondu, le jour où je l’ai rencontrée pour la première fois, à la question pourquoi avoir accepté ce film, « parce qu’enfin on me propose autre chose qu’une grosse farce comme comédie. J’ai été séduite par la finesse de l’humour de ton histoire. »

Alors, vous comprendrez ma stupéfaction...
Alors, vous comprendrez ma stupéfaction devant les critiques acerbes de Marc-André Lussier, pendant trois jours dans La Presse. C’est carrément le contraire de tout ce que j’ai reçu comme appréciation sur le scénario et le film. N’avons-nous plus aucun sens de l’humour ? Estce que la communauté juive a été insultée de la caricature faite par Louis de Funès dans Rabbi Jacob ? Est-ce que Mon mariage grec a attiré les foudres des Grecs du monde entier ? Est-ce que Tatie Danièlle est une insulte aux personnes âgées ? Et Les Bougons ? Et La petite vie ? Ce genre de salissage a de quoi décourager n’importe qui d’écrire des comédies. Bien sûr que le film n’est pas parfait, mais il marche. Et pour le scénario, allez, il y avait quand même trois scé-naristes chevronnés qui ont collaboré au scénario, deux conseillers à la scénarisation, Pierre Richard et Robert Ménard, il y avait aussi une centaine de professionnels avec des années de métier qui ont lu le scénario. Personne n’a relevé les erreurs grossières décrites par les critiques ?

Ce n’est pas possible. Il n’y a pas que certains critiques qui n’ont pas aimé le film : il y a environ 20% du public qui ne l’aime pas. C’est constant depuis les premiers tests que nous avons faits. Je pense que les sujets tristes semblent tristes pour tout le monde alors que l’humour est plus différent parce qu’il y a plusieurs types de sens de l’humour, presque autant qu’il y a d’individus. Il est clair que l’humour du film échappe à certains Il est clair que l’humour du film Le Bonheur de Pierre échappe à certains. Les deuxième et troisième niveaux du film ne sont pas perçus par tous. Au premier degré, le film joue sur les clichés des perceptions culturelles des Français envers nous et des Québécois envers les Français, c’est l’univers de la parodie. Difficile d’éviter les clichés, c’est le point de départ du film et le propre de la parodie. Au deuxième degré, c’est un film qui dépeint jusqu’où la bêtise humaine peut aller. Michel Dolbec, par exemple, n’est pas un homme foncièrement méchant. Il commence à déraper dès qu’il sait que les Français vont rester. Dans sa perception de la réalité, l’auberge lui appartient et pour lui, c’est une injustice s’il ne peut pas l’obtenir. Elle appartenait à son père, construite sur la terre de son grand-père. n’est-ce pas le problème du conflit israélo-palestinien et l’essence même de la majorité des conflits ? Une différence de perception ? Deux vérités qui s’affrontent? L’escalade de violence dans le film se fait progressivement à mesure que monte la frustration de Michel Dolbec ; jusqu’à se servir de la différence de nationalité entre ses concitoyens et les Français pour s’excuser de ne plus considérer les Martin comme des êtres humains, s’autorisant ainsi à les faire souffrir. n’est-ce pas là la fibre du racisme ? Attention : je ne dis pas que le film Le Bonheur de Pierre aborde et résout les problèmes de notre planète. Mais l’humour permet d’aborder ces thèmes de façon subtile. Ironiquement, si la critique ne semble pas percevoir cet aspect du film, le thème du racisme qui y est dissimulé a été décelé et révélé lors d’une table ronde, tenue après un test que nous avons mené l’an dernier à Cannes sur un groupe d’électriciens EDF. Un film sur la spiritualité Finalement, au troisième degré, Le Bonheur de Pierre est un film sur la spiritualité, ce troisième degré est incarné par le personnage de Pierre Martin, qui a choisi le bonheur, peu importe ce qui lui arrive. Il n’est pas naïf, il a choisi de tendre l’autre joue ! C’était d’ailleurs le désir de Pierre Richard de rester en marge du comique et de plutôt porter la poésie du film. Le personnage de Pierre Martin est articulé autour du fait que certains scientifi ques, en examinant l’univers atomique de l’infiniment petit, se demandent si notre réalité ne serait pas construite par la pensée. Bref, ils remettent en question l’existence de la matière telle qu’on la connaît et se posent des questions sur la possibilité de l’existence de l’âme. À un moment dans le film, Pierre Martin explique que nous sommes Un, ce qui veut dire que tout ce que nous faisons a une influence directe sur les autres et vice versa. Implicitement, Pierre Martin dit que si nous en étions conscients nous aurions une autre attitude envers l’autre parce que quelque part, et selon les dernières découvertes de la physique, l’autre c’est aussi nous-même. Un discours à la fois scientifique et spirituel. J’ai voulu ajouter au film ce troisième degré parce qu’un jour, j’ai été frappé par cette phrase d’André Malraux « Le 21e siècle sera un siècle de spiritualité, ou ne sera pas». Le « ne sera pas » m’a fait peur. J’aurais bien aimé que les critiques de cinéma qui n’ont pas apprécié le film puissent comprendre les autres niveaux du scénario. Mais le plus important c’est que lors des tests menés par Alliance Vivafi lm, il y a deux semaines, 80% des gens ont répondu qu’ils recommanderaient le film et 67% souhaiteraient le revoir. Le revoir ? Et bien c’est très gratifiant de savoir qu’une forte majorité semble avoir compris le véritable propos du film. J’aimerais bien que ceux et celles qui ont débordé un jour du cadre d’une simple critique de film puissent se rendre compte que nous, les auteurs, réalisateurs, producteurs, artisans, nous sommes humains, que nous ne sommes pas à l’abri des effets de la méchanceté, que nous avons des familles, des amis, des sentiments et que nous ne sommes aucunement différents d’eux, que quelque part eux, c’est aussi nous, qu’on est Un.

Guy Bonnier Scénariste et l’un des producteurs du film Le Bonheur de Pierre