Critique de Polytechnique (2009)

Polytechnique de Denis Villeneuve


L'unanimité. S'il y a quelque chose de difficile à obtenir de nos jours c'est bien ça. Plaire à tout le monde est devenu un pari presqu'impossible à tenir dans notre société. Il y en a pour tous les goûts mais y-a-t-il un goût que tout le monde partage? Depuis sa sortie il y a déjà un mois, le long-métrage du drame de Polytechnique semble provoquer uniquement des réactions positives, et ce malgré la rudesse du contenu. Bien sûr, il y a des malaises concernant le sujet et le rendu à l'écran mais dans l'ensemble les critiques et les spectateurs sortent satisfaits de ce qu'ils ont (re)vécu. Suis-je le seul à trouver que Denis Villeneuve a manqué son coup?


Commençons par les réussites du film. Le choix du noir et blanc demeure une des décisions clés du réalisateur, permettant de nous distancer, d'une manière esthétique, de la violence. Cela nous fait oublier aussi l'incontournable comparaison avec Elephant de Gus Van Sant, désormais la référence de toute histoire liée de prêt ou de loin à des tueries en milieu scolaire. Choix que Michel Brault avait fait aussi pour relater les faits des événements d'octobre 1970 dans son chef d'oeuvre Les ordres. Toutefois, la couleur apparaissait dans les séquences en milieu carcéral.

Autre choix judicieux, le comédien Maxim Gaudette. Pas trop connu encore du grand public, le rôle de Marc Lépine exigeait une part d'anonymat et surtout un acteur capable de tout mettre son texte dans les traits de son visage.
Très peu de dialogue, maximum de non verbal. Chapeau, il l'incarne merveilleusement bien.

Et que dire de la mise en images de Pierre Gill, tout simplement superbe. Les plans aériens de l'Université de Montréal, des corridors de Polytechnique et des plans d'eaux sur la Rive-Sud de Montréal sont vraiment d'une grande poésie visuelle.

Alors, il est où le problème? Selon moi, à la pire place possible pour un film: dans le scénario. Comment se fait-il qu'un long-métrage pourtant assez court (77 min.) m'est-il semblé si long? Vous me direz que le sujet, insoutenable à la base, peut occasionner ce genre de ressentiment. Je vous l'accorde. Mais j'ai plutôt trouvé que Jacques Davidts, le scénariste du film, n'avait pratiquement rien à dire concernant les événements. Nous revivons la journée du 6 décembre 1989 à travers les yeux de trois personnages, revenant souvent sur les mêmes lieux, expliquant à chaque fois une autre partie de l'histoire. J'espérais tellement qu'il en profite pour montrer le point de vue des parents à l'extérieur de l'école qui attendaient désespérément des nouvelles. Ou mieux encore, qu'il nous fasse découvrir l'incroyable bordel que cela a dû causer dans les salles de presse à Montréal, encore loin de l'époque de l'information en continu (comme comparaison, l'efficace United 93 de Peter Greengrass dans lequel nous observions les événements du 11 septembre de plusieurs points de vue. Exemple de réussite dans ce domaine). Car collectivement, le point de départ en images de ce triste drame demeure la sortie des étudiants par les fenêtres en courant. Ces images marquantes ont joué ad nauseam pendant que nous attendions de savoir (et de comprendre) vraiment ce qui s'était réellement passé. Davidts et Villeneuve nous offrent plutôt un portrait anonyme d'un massacre, avec les effets dévastateurs de ceux qui ont vécu en direct la tuerie (représenté ici par le personnage interprété adroitement par Sébastien Huberdeau)
et un soupçon d'espoir que la vie continue malgré les épreuves (dans ce cas, le personnage défendu génériquement par la productrice et actrice Karine Vanasse). Il y avait tellement plus à dire, tellement plus à faire.

Autre lacune évidente de ce film, la légère hypocrisie du tout. Je sais, le mot est fort, alors je m'explique. Le titre du film est Polytechnique; les événements du 6 décembre 1989 ont inspiré le scénario; le texte du tueur Marc Lépine est lu dans la première partie du long-métrage; le nom des quatorze victimes est mis au générique de la fin; mais aucune trace du nom de l'agresseur, du meurtrier...simplement le tueur. Comment peut-on utiliser tout ce que j'ai énuméré ci-haut sans mentionner le nom, celui que tout le monde connaît? Justement, pourquoi le mettre s'il est su de tous? Parce que c'est lui le coupable, c'est de lui les mots qui résonnent comme seul et unique témoignage pouvant mener à un mince, très mince, début d'explication. Ne pas le nommer, c'est évincer le nerf du film, rendre le tout anonyme.


Que reste-t-il de ce soi-disant hommage aux victimes? Un film honnête mais froid, dans lequel s'enchaîne une suite de scènes qui montrent sans vraiment s'impliquer. Comme si le scénariste et le réalisateur avaient eu peur de choquer, de vraiment nous émouvoir, de défier le réel et nos souvenirs. Une autre preuve de notre manque d'affirmation, de notre manque d'audace, de notre recul devant le sacré.