Critique de Lost song (2009)

Lost song de Rodrigue Jean


Il y a des artistes que nous voudrions garder juste pour nous. Savoir que nous sommes pratiquement les seuls à les connaître, comprendre et apprécier. Comme si le fait que d'autres s'y intéressent, cela pourrait nuire à leurs oeuvres, ou pire encore, les altérer. Rodrigue Jean est l'un d'eux. Un artiste sans compromis, qui à chaque voyage immobile nous offre un nouvel univers riche, dense, d'une insaisissable beauté.

Dernier volet de ce qu'il a nommé sa trilogie acadienne (après le frappant Full Blast et le dépaysant Yellowknife), Rodrigue Jean prouve avec Lost song sa grande maîtrise du langage cinématographique. Cet ancien chorégraphe laisse parler les corps et les images, orchestrant cette danse avec une économie de mots, où les cris, les silences, les pleurs et les chants révèlent davantage que n'importe quel bout de dialogue.

Cette véritable chanson triste, c'est la comédienne Suzie Leblanc qui la porte en elle. Cette cantatrice acadienne impressionne dans son premier rôle au grand écran. Il émane d'elle une force tranquille malgré sa vulnérabilité face à son mari, joué par le terrifiant Patrick  Goyette. Nouvellement maman, le personnage d'Elisabeth étouffe dans sa relation, dans la maison de campagne, et même dans la nature. Ici, les arbres semblent être des témoins muets du drame qui se trame. Tout au long du film, nous assistons à cette lente descente vers un certain enfer. Elisabeth tentera de se libérer, de se réapproprier son enfant, de s'affranchir d'une image d'elle-même qu'elle ne reconnaît pas.

Jean dirige délicatement cette tragédie, rendant la chute encore plus forte, plus troublante. Le spectateur sortira touché par ce récit jamais trop loin d'une certaine réalité, celle de ceux qui n'ont pas les mots pour le dire, celle de ceux qui crient en silence.