Critique de Je me souviens (2009)

Je me souviens d' André Forcier

De toutes les formes d'art, le cinéma est probablement la moins personnelle. Partant d'un scénario qui n'est pas nécessairement la création du réalisateur, et ce dernier dirigeant de nombreux techniciens et comédiens, en plus de devoir suivre les recommandations d'un producteur et de travailler conjointement avec son monteur, le résultat final peut être vraiment différent de l'idée initiale de "l'auteur". Contrairement aux romanciers, aux peintres et autres sculpteurs qui domptent de la matière brute, les réalisateurs doivent créer avec d'innombrables contraintes et, particulièrement au Québec, dans des délais souvent irréalistes. Une chance, parmi tous ceux et celles dont les couleurs s'affichent à peine à l'écran, il y a des exceptions. Et André Forcier est l'une des plus belles.

En écoutant ses films, rapidement nous savons que nous nous retrouvons dans l'univers de Forcier. Et Je me souviens est probablement sa plus grande réussite depuis...Le vent du Wyoming en 1994 ! Pour y parvenir, car la route a été longue et pleines d'embûches pour lui et sa femme Linda Pinet (co-productrice du film), André Forcier est retourné à ce qu'il fait de mieux, des histoires ancrées dans le réel avec des touches de fantaisie. Ses derniers films s'étaient égarés dans le fantastique où il y avait un golfeur des sables (le très éparpillé Les États-Unis d'Albert) et une femmes à barbe peu convaincante (le malheureux La Comtesse de Bâton-Rouge). Le revoici dans le contexte des années 50, plus actuel que jamais grâce à la métaphore possible entre cette époque de grande noirceur et la crise économique que nous vivons présentement. À travers ce récit, Forcier tente de réveiller ses spectateurs, de leurs donner un élan, de les sortir de ce marasme ambiant qui règne aujourd'hui, comparable d'une certaine façon à celui omniprésent à l'ère Duplessis.

Comme s'il avait décider de s'adresser à chacun des québécois personnellement, Forcier utilise le "je" pour nous raconter lui-même ce récit, allant jusqu'à narrer le film de sa voix si distincte.
Y-a-t-il une part de vérité dans ce "je" ou nous mène-t-il encore dans son imaginaire, là où réside tous nos démons, toutes nos craintes, tous nos rêves en tant que peuple? Difficile de le savoir mais une chose est certaine, le réalisateur d'Au clair de la lune démontre à quel point notre devise collective demeure un acte propre à chacun d'entre nous, à la première personne du singulier. Car nous souvenons-nous vraiment, tous ensemble? Rarement, un jour de juin, sans plus.

Mais revenons au film. Autre force majeur de Je me souviensc'est la richesse des personnages, du patron de la mine aux orphelins de Duplessis. Ici, personne n'est la vedette ou plutôt tout le monde l'est. Du plus petit rôle secondaire aux performances savoureuses de Céline Bonnier, Roy Dupuis, Rémy Girard, Michel Barette et cie, chaque acteur et actrice semblent s'amuser et donnent vie généreusement à leur personnage. Remplis de dialogues mordants et de situations inattendues, le scénario touffu s'anime sans jamais tomber dans l'excès, sans mettre le pied dans les pièges qu'il a lui-même posé.

Espérons qu'André Forcier, notre sympathique Fellini québécois, puisse poursuivre sa lancée et conserver ce cap qu'il semble avoir aperçu après avoir traversé une longue tempête de sable...Il n'a vraiment pas dit son dernier mot et c'est tant mieux pour nous, et notre mémoire collective.