Aux frontières du réel

Publié le par Daniel Racine

Parfois j'ai vraiment l'impression que certains d'entre nous vivent sur une autre planète. Prenez par exemple Nicole Bélanger, l'ex-copine d'André Fortin célèbre Dédé du groupe Les Colocs et sujet du film du même nom. Sa réaction sur le site de l'hebdomadaire Voir, bien que légitime, me laisse perplexe. Surtout pour une femme qui côtoie et travaille autant dans la fiction (comme écrivaine et scénariste). Oui, il s'agit bien de l'histoire de son ancien amoureux qui se retrouvent sur plus de 70 écrans au Québec mais ce n'est que la représentation de son univers que nous entrevoyons. En prenant siège devant Dédé à travers les brumes, il est important de ne jamais oublier qu'il s'agit d'une fiction inspirée de la vie réelle du chanteur et non de la vérité. Les événements qui se produisent durant les 140 minutes du long-métrage sont majoritairement vrais mais la manière dont ils se sont déroulés ont été imaginé par le scénariste et réalisateur Jean-Philippe Duval (dont sa très libre et contestable mise en images de la mort de Dédé).


Nicole Bélanger interprétée par Bénédicte Décary
© TVA Films


Madame Bélanger semble outrée par le côté mercantile du film (sans le mentionner, elle doit inclure la bande-originale complètement interprété par le comédien Sébastien Ricard, la présence de ce dernier à Star Académie pour chanter les succès des Colocs et toute la machine Quebecor derrière le projet). Bon, j'avoue que le manque flagrant de subtilité pour promouvoir ce "produit commercial" a de quoi choquer (ne l'oublions pas, c'est TVA films qui est le distributeur). Mais en devenant une personnalité publique comme l'était Dédé, il n'y a absolument rien de déplacé à recréer une oeuvre en récupérant celles de cet artiste marquant et important pour la culture québécoise. Duval n'a sûrement pas voulu imager à la perfection tous les éléments de la vie de Fortin. Il a pris les chansons des Colocs, la passion pour le cinéma qu'avait Dédé, son amour pour les femmes et son immense mal de vivre. Avec ça, il a offert aux yeux des autres son interprétation d'un homme plus grand que nature, capable de mettre la fête partout où il passait et en même temps, être triste comme pas un lorsqu'il se retrouvait seul.

Peut-être que Madame Bélanger n'a tout simplement pas apprécié de se voir "jouer" à l'écran par Bénédicte Décary (qui est pourtant juste)Ça ne doit pas être facile de devenir un personnage lorsque nous sommes bien réels. Et de s'entendre dire des mots qui ne nous appartiennent pas, là s'est carrément suréaliste. Surtout que les dialogues demeurent l'une des principales faiblesses du film. Quelques échanges entre les personnages de Nicole et Dédé sonnent faux. Comme si l'auteur avait voulu leurs mettre en bouche un contexte que la scène ne réussissait pas à décrire. Madame Bélanger a connu intimement André Fortin, comme très peu de gens. Mais celui qui est dans le film n'est pas ce Dédé, il est l'image de ce dernier, sans plus.

Être un artiste, c'est justement se nourrir de tout ce qui nous entoure et de le sortir, avec une caméra, un pinceau ou un micro. C'est ça que Dédé chantait, c'est ça que Duval a voulu faire avec son film. Il n'est pas parfait mais il redonne vie à Dédé, sa musique, son héritage pour nous tous. Dédé à travers les brumes n'est pas un documentaire mais un authentique et généreux film de fiction. Jamais trop loin du réel, ils en visitent les frontières.

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